Chenevelles

Portrait croisé : Robert et Danielle Fillaud

Robert et Danielle Fillaud

Robert Fillaud est né à Bonneuil-Matours en mars 1938. Quatrième enfant d’une fratrie qui en compte huit, quatre filles et quatre garçons, il passe une partie de son enfance à Pied de Grolle près de Lavoux. Son épouse Danielle est originaire de Cours dans les Deux-Sèvres, où elle a vu le jour en avril 1944. Tout deux conservent une formidable mémoire, leurs souvenirs sont vifs et précis, et le -7693011181418plaisir qu’ils prennent à les raconter est communicatif.

Robert est encore enfant quand la guerre éclate mais il se souvient de son institutrice à Lavoux, Mlle Rachel, et du drapeau français caché le long du mur de l’école, enroulé dans un tuyau. Il se souvient aussi de son père, cultivateur, transportant des résistants dans le coffre de sa charrette, cachés sous des bottes de pailles et la bineuse, au nez et à la barbe des troupes allemandes. Il se rappelle encore avoir commencé à labourer vers l’âge de 13 ans, « derrière deux bœufs et une charrue brabant. Quand elle était versée, j’étais gros comme une ablette, je n’arrivais pas à la relever sans l’aide des bœufs ».

Toute la famille arrive à Chenevelles en septembre 1956 et s’installe au Pinet. Dès 1957, le jeune Robert est convoqué au conseil de révision de Vouneuil. Il effectue son service militaire à Bordeaux puis à La Rochelle où il obtient son brevet de radio-télégraphiste : « on était 60 au départ, on est 15 à avoir obtenu le brevet. On m’a demandé de quel instrument de musique je jouais. Je jouais de rien mais j’avais l’oreille, le rythme ». Robert est envoyé ensuite en Algérie où il passe un an. Il revient au Pinet après 29 mois d’armée. La famille de Danielle, dont les parents sont également cultivateurs, s’est installée en 1950 à Chenevelles, à la Tourneparchère. Aînée d’une fratrie de huit enfants, la petite fille fait toute sa scolarité à Chenevelles avec M. et Mme Aumont et passe avec succès le certificat d’études.

Le père de Robert effectuait des travaux lors des moissons avec sa moissonneuse-batteuse : « À l’époque, il y avait quelques batteuses à Chenevelles, mais pas de moissonneuse. Au début, mon père avait une Massey-Harris, avec 1m60 de coupe, c’était dérisoire. On commençait à la Saint-Jean, on coupait l’orge, les blés, comme ça jusqu’au mois d’août. Après, mon père a acheté des Braud, puis des Someca. Sur la Braud, le moteur était à l’arrière, il n’y avait pas d’embrayage, c’était un variateur. On appuyait dessus, ça n’avançait pas, alors on ré-appuyait un peu plus fort, ça avançait d’un seul coup, les gars qui étaient dessus se tapaient la gueule partout. Heureusement, les progrès mécaniques allaient très vite ».

En 1961, Pierre et Rose Baron ouvrent une épicerie-café dans le bourg de Chenevelles et les hommes, jeunes et vieux, aiment à s’y retrouver le dimanche. Les femmes sont à la messe. C’est sur la place du village, à la sortie de l’église, que se rencontrent Robert et Danielle, elle chante à la chorale de l’église, il vient jouer au billard chez Baron avec ses camarades. Le couple se marie en avril 1963 et Danielle vient vivre au Pinet. Naîtront ensuite deux enfants, quatre petits-enfants et cinq-arrière-petits-enfants dont Robert et Danielle parlent avec fierté.

Le couple travaille dur, très dur. Il faut gérer l’exploitation, les travaux des champs, s’occuper du bétail, faire tourner l’entreprise de battage, élever les enfants. Il n’y a pas d’eau courante au Pinet, le puits est malsain, il faut aller jusqu’à la fontaine de Fontalou emplir des seaux puis, plus tard, des barriques montées sur le tracteur et qui bringuebalent. C’est seulement en 1968, que l’eau courante arrive au Pinet, par une tranchée creusée à la pelleteuse par un ouvrier compatissant. Le couple se souvient encore avec émotion et gaité de ce moment qui a transformé leur quotidien : « Un peu plus tard, on s’est même acheté une machine à traire et une machine à laver ». En 1965, Robert prend la succession de son père et en 1972, il rachète le Petit Coussec et s’y installe avec Danielle et les enfants. Il conserve l’entreprise de moissonnages battages jusqu’en 1985.

Il y a le travail bien sûr, mais il y a aussi les bons moments, les bals, les banquets, les concours de belote chez Girault ou chez Baron : « Pour la belote, les salles n’étaient pas assez grandes pour tant de monde. On était tassé là-dedans, il y avait les trois guerres : 14-18, 39-45, les anciens d’Algérie, qu’est-ce qu’on s’amusait ! » Robert se rappelle aussi les bals de sa jeunesse : « Les parents nous passaient en revue, ils vérifiaient la cravate, les souliers cirés. Sans ça, pas de monnaie ! Il n’y avait pas de bagarres à Chenevelles, on faisait le service d’ordre et ceux qui essayaient de mettre le bazar ne revenaient plus, on savait les décourager ».

Danielle et Robert se souviennent avec bonheur des banquets des laboureurs : « Le matin, il y avait la messe, puis les sonneurs devant l’église, les majorettes et la fanfare de Pleumartin, le vin d’honneur. Puis le banquet lui-même, avec les chants, les histoires racontées, le bal qui suivait. Parfois la salle des fêtes n’était pas assez grande, il fallait louer un parquet pour mettre au bout, on a été parfois à plus de 400. » Robert se souvient même du nom de toutes celles et ceux qui présidèrent ces fameux banquets.

Depuis que Danielle et Robert sont à la retraite, prise en 1998, Robert ne trouve plus le temps d’aller à la pêche. Par contre, il ne manque pas une saison de chasse : « la seule année où je n’ai pas pris mon permis de chasse, c’est quand j’étais à l’armée ». Tous deux estiment que l’arrivée de la télévision dans les foyers a largement entamé la convivialité dans le village : « Avant, on allait chez les voisins, on faisait des crêpes, on jouait à la belote ou à la coinchée, on enfilait les feuilles de tabac pour les sécher, on faisait les noix. Les gens n’ont plus trop le temps de se voir maintenant ».

À la fin de l’entretien, Danielle confie : « Ça fait 62 ans qu’on est mariés, on a fêté nos 20 ans de mariage, les 50, les 60, et bientôt les 70 ». Robert lui sourit.

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